jeudi 26 avril 2012

Deux heures de vacances






Le type en vélo tournait autour de ma moto par petits cercles concentriques. Il avait une bonne tête, barbe d'une semaine, le regard doux, un vélo tout pourri datant d'une autre époque, avec une garde-boue en fer blanc tordu qui frottait légèrement sur la roue avant. Moi, j'arrivais juste, le casque à la main, je m'apprêtais à rentrer. J'avais passé deux petites heures avec S., on était allés manger japonais et boire un café en terrasse. Il avait fait beau, un vrai miracle, car ça faisait bien un mois qu'on se les gelait ferme et qu'il flottait. Ça nous a fait comme des vacances ces deux petites heures, avait dit S., et c'est vrai qu'elles avaient été précieuses, on ne se voyait pas beaucoup en ce moment, elle avait un boulot dingue. Entre le restaurant et le café, on s'était arrêtés à la parfumerie, il fallait qu'elle achète du vernis à ongles d'un rose mate qui reproduisait presque exactement la couleur de ses lèvres quand elles n'étaient pas maquillées. Pendant qu'elle furetait entre les rayons, j'avais respiré quelques essences de Guerlain, quelle merveille quand même, un vendeur efféminé m'avait abordé, je peux vous aider, non, j'attends mon amie. Je détestais qu'on m'emmerde dans les magasins. J'avais dit à S., je t'attends dehors et dans la rue, j'étais tombé sur une lointaine connaissance, un casse-couilles notoire qui faisait vaguement de la politique. Il m'avait serré la main comme s'il retrouvait un vieux pote d'enfance et il a gueulé on va gagner le 6 mai ! Oui oui, on va gagner, j'ai dit, même si je n'en étais pas tout à fait convaincu, mais je ne tenais pas à ouvrir un débat en pleine rue, encore moins avec lui. Il s'est tiré comme S. sortait de la parfumerie, on s'est installés à la terrasse d'un café, il faisait bon. Elle avait changé de lunettes, elles étaient légèrement échancrées dans un style un peu rétro, elles lui allaient à merveille, elles illuminaient son regard mieux que ne le faisaient ses précédentes lunettes rectangulaires qui lui durcissaient le visage. Tant mieux si tu aimes, elle dit. On a parlé des vacances, rien n'était encore bien précis, mais au moins ça nous faisait ensemble le début d'un projet, nous en manquions un peu ces temps-ci, quand les jours passaient les uns après les autres dans cette espèce d'urgence routinière. Nous irions peut-être à P., ou ailleurs, peu importe, je voulais passer du temps avec elle. Et puis elle s'était levée, tu me raccompagnes à ma voiture, faut que je retourne au boulot. Oui, je te raccompagne. J'adorais la raccompagner.


Elle vous plait ma moto, j'ai demandé au gars sur son vélo. Il s'est arrêté de pédaler, a mis un pied à terre, a eu un drôle d'air. Il ne pipait pas un mot de français. Yes, il a dit, avec à peu près le même accent que le mien quand, par obligation uniquement, je dois bredouiller quatre mots en angliche. Trioumfe, great ! Manifestement, il n'avait pas souvent vu de Triumph et la mienne suscitait tout son intérêt. En baragouinant un peu, j'ai fini par comprendre qu'il avait lui-même une moto comme la mienne, mais de marque japonaise, une Honda Varadero, une bécane certes solide mais qui avait autant de grâce qu'un cheval de trait. Surtout, la sienne n'avait que deux cylindres quand j'en possédais trois, qui me procuraient sur la route des sensations assez proches de l'étreinte amoureuse. Le gars était Slovaque, j'ai compris qu'il était routier et qu'il faisait des aller-retour entre l'usine automobile qui se trouvait ici et celle située dans sa ville. Pendant ses pauses, il sortait un vélo de son camion et il allait faire un tour pour se dégourdir les guiboles. Je lui aurais bien proposé d'aller prendre un verre, on aurait parlé moto, mais d'évidence, il nous manquait des mots en commun pour tenir une conversation intelligible. Il m'a regardé démarrer, m'a fait un signe de la main. J'ai pensé que demain il rentrerait chez lui en Slovaquie, que le monde était une toute petite planète. J'ai pensé aux 30, 35 % réalisés ici par le Front national, je me suis dit que notre pays se recroquevillait sur lui-même alors qu'il devrait plutôt s'ouvrir, que c'était inéluctable et sain. Mais j'en avais marre de penser à la politique, j'avais atteint mon point de saturation.


Je suis rentré en laissant la moto glisser comme un serpent sur le macadam. Comme il faisait beau, les voisins donnaient un concert symphonique de tondeuses, qui énervaient leurs chiens qui aboyaient. Habiter la campagne pour être tranquille, mon cul. Derrière un tondeuse sur trois, il y avait un mec qui avait voté FN dimanche. Mon bled était plein de chasseurs et d'alcooliques, souvent les mêmes d'ailleurs. Je n'y avais aucune sorte de relation, à l'exception d'une voisine ravagée qu'il m'est arrivé de ramasser ivre morte dans un fossé. Le fossé de la France profonde. Je me demandais s'il était normal que les alcooliques aient le droit de vote. S'ils sont dangereux sur la route, ils peuvent tout autant l'être dans un isoloir. Je me suis souvenu de ce qu'a dit J., qui habite pas loin dans un bled comme le mien : que le vote FN était celui de la misère morale. De l'inculture crasse, de la France de TF1 et des jeux à gratter, de la médiocrité assumée et du supermarché pour toute sortie culturelle. Ça m'a énervé, en fait, les tondeuses, les bas-du-front et leurs chiens. Je me suis dit que j'allais ajouter mon vacarme personnel au bordel ambiant, pas de raison de me laisser emmerder par des voisins autoportés d'extrême-droite sans répliquer. J'ai empoigné une disqueuse et j'ai entrepris de découper le vieux portique qui rouillait au fond du jardin.


Il y avait belle lurette que M. ne faisait plus de balançoire. Mon fils n'allait pas tarder à me dépasser et à devoir se raser, il passait maintenant le plus clair de son temps avec des potes à glandouiller à vélo. De toute façon, le portique était rongé par la rouille, un siège de balançoire était cassé, les cordes avaient pourri. J'ai fait un solo de disqueuse d'environ une demi-heure, transformant le portique en un tas assez contemporain de tubes verts et rouges enchevêtrés. Il n'y avait maintenant plus rien à son emplacement, juste la pelouse et la haie derrière, et cette disparition faisait tout drôle dans mon champ de vision. J'ai repensé au jour où je l'avais installé, ce portique, je croyais encore, alors, en l'hypothèse d'un bonheur familial et domestique. J'avais monté un petit banc en pierre juste à côté, planté un arbre pour l'ombre. Le banc était aujourd'hui recouvert de mousse humide et l'arbre avait crevé. Je n'étais pas fait pour le domestique, G. s'était tirée, j'étais sûrement invivable mais elle aussi. Après j'ai acheté un lapin. Je m'entends bien avec lui. Là, il trottine dans son enclos. Le jour tombe, il recommence à faire froid, les tondeuses se sont tues, un chien aboie encore, pour la forme. Demain, la météo annonce de la pluie.





jeudi 5 mai 2011

La page blanche

Page blanche. J'insiste pas. Quand on efface six fois de suite la phrase d'attaque, c'est pas bon signe. Je repasserai un autre jour. Pas inspiré, c'est tout. Tiens, on va écouter de la musique. Trois trucs que j'écoute en ce moment, dans des genres assez éloignés. A la prochaine, hein.










lundi 2 mai 2011

Le 11 septembre


Haute-Saône, été 2001

Paraît qu'on se souvient tous de ce qu'on faisait le 11 septembre 2001 lorsqu'on a appris la nouvelle des attentats à New-York. Un peu comme nos parents savent encore ce qu'ils faisaient lorsqu'on a marché sur la lune. Alors oui, c'est vrai, je me souviens, je ne travaillais pas ce jour-là, elle m'avait appelé, regarde la télé, tu vas voir ça vaut le détour. Regarder la télé l'après-midi, c'était assez insolite, j'avais plutôt prévu d'aller me balader avec Malo mais bon, j'ai allumé la télé. Et effectivement, ça valait le détour, on aurait dit un film catastrophe, j'ai toujours adoré les films catastrophe américains, et là c'était pareil, j'avais un peu de mal à imaginer que c'était la réalité, en fait, et que les gens qui se jetaient par les fenêtres des tours mouraient vraiment. Il faut toujours un peu de temps, lorsqu'on est confronté à des évènements comme ça, pour admettre qu'ils ont bien eu lieu, et pour en mesurer l'ampleur. Sur le coup, on en doute, on se demande si on n'a pas affaire à une vaste plaisanterie, une sorte d'énorme vidéo-gag, si ce n'est pas son propre esprit qui divague. Mais non.

vendredi 29 avril 2011

Le plaisir



C'était un grand type bâti comme une armoire normande, avec une moustache et des cheveux gris coiffés en arrière, il portait un débardeur, la cinquantaine bien sonnée, une croix christique mal dessinée d'un bleu délavé tatouée sur l'épaule gauche. Il avait des mains en forme de battoir et une friche velue sur les avants-bras. Il s'était posté derrière le bar, ce devait être un ami du patron et d'abord, il avait débouché une bouteille de blanc en la coinçant entre ses jambes et le bouchon avait sauté dans un bruit sec. Puis avec une délicatesse insoupçonnée pour un homme de sa corpulence, il avait sorti d'un frigo une large assiette sur laquelle avait été empilée, avec soin, une petite montagne d'huîtres.

lundi 25 avril 2011

Le mariage royal



Ça va peut-être vous surprendre, mais j'ai une véritable passion pour la famille royale britannique. Ça remonte à mon enfance lorsque devant la télévision aux couleurs un peu baveuses, je suivais, fasciné, les cérémonies qui ponctuaient la vie de la Couronne, alors commentées, avec quel talent mes amis, par le regretté Léon Zitrone, qui d'ailleurs était diplômé de la même école de journalisme que moi, mais nettement plus tôt quand même. Toute cette grâce, toute cette magnificence éblouissaient mon coeur et laissaient en moi des images féeriques, mirifiques, qui ne cessaient de m'émerveiller lorsque, le lendemain matin, je m'asseyais sur les bancs de l'école, alors que mes camarades ne parlaient que de football et de disco. Je dois dire qu'à l'époque, j'ai souffert d'une certaine incompréhension. Et bien des années plus tard, que de sanglots ai-je versés lorsque j'appris la nouvelle de la mort de Diana. Quelle funeste journée ; parfois, à la date anniversaire, j'en pleure encore.

jeudi 21 avril 2011

Le concert

Action Beat, concert à la Poudrière, 20 avril 2011, photo Samuel Coulon

Il n'aimait pas les festivals. Trop de monde, trop d'agitation, trop de types torses nus jouant du djembé, trop de bière tiède, trop d'odeurs de tartiflette et de kebab, trop de pissotières en plastique marinant sous le soleil, trop de gorilles et de flics, trop de fumeurs de joints et trop de campeurs suants, trop de meutes moutonneuses, trop de liberté entourée de grillage, trop de bizness, trop de rebelles portant le même tee-shirt.

Non, il n'aimait que les concerts dans les petites salles, il estimait que le rock, ça se jouait et s'écoutait sous couvert, en vase clos, dans des cloaques confinés et exigus, des salles pourries de préférence, à l'acoustique incertaine. Alors il se postait aussi près qu'il pouvait des baffles, une bière à la main, il ne mettait pas de bouchons d'oreilles en se disant que s'il devenait vieux et sourd, au moins il n'entendrait plus les conneries qu'on lui dirait, ça lui ferait des vacances, lui qui aurait passé sa vie à écouter les autres lui raconter la leur, de vie.

Il fallait encore que le groupe soit bon. Il allait parfois au concert sans rien connaître de l'affiche, peu importe le style, peu importe que les mecs soient anglais ou ricains, ils pouvaient tout aussi bien venir de Moldavie ou sortir de Montcuq, du moment qu'ils assuraient, c'était l'essentiel. Il fallait qu'il y ait des guitares qui couinent et des basses qui bastonnent, et alors il se laissait submerger par le bruit, comme on prend une vague sur la gueule et qu'on a l'impression qu'on ne remontera jamais à la surface. Il fallait que ça le sature, que ça l'étouffe, que ça le noie, que ça le noue et le cloue et qu'il soit sans défense. Alors, il se souvenait de l'instant comme d'un bon concert.

Et c'était un bon concert auquel il avait assisté, l'autre soir, à la Poudrière. Action Beat avait joué au milieu du public, trois batteries, quatre guitares, une basse, pas de chanteur, et cette brochette de furieux échevelés qui balançaient des riffs à pleines pelletées. Un set comme une urgence, pas une seconde de silence à gâcher, juste des vagues de bruit sur d'autres vagues de bruit, comme un tsunami sonore, duquel émergeait, parfois, le cadavre rongé d'une improbable mélodie. Le lendemain au soir, ses oreilles sifflaient encore.

dimanche 17 avril 2011

Intact

Il faudrait garder de ces jours radieux le souvenir intact.

jeudi 14 avril 2011

La chanson



Pourquoi une chanson nous touche ? T'allumes la radio, t'as les habituels blablateurs, les pubs, les nouvelles déprimantes du flash de 21 heures, le cours de la bourse et la météo, tu t'en fous, tu verras bien le temps qu'il fera demain matin en tirant les rideaux et t'as pas un rond de côté, alors t'écoutes même pas, tu ranges la vaisselle, tu caresses le chat, tu roules une clope et tu perçois le ronron de la radio d'une oreille distraite et imparfaite, ça fait comme un bruit qui nasille tout au fond de ton âme fatiguée. Et puis le type derrière son micro annonce une chanson, la fille s'appelle L, juste L, juste une seule lettre, et il dit qu'elle va chanter un truc qui s'appelle Petite et a priori tu t'en fous à peu près autant que la bourse et la météo. Sauf que la chanson, là, elle vient te chercher, elle tourne autour de toi comme le chat qui s'entortille à tes pieds, elle te grimpe sur les genoux, caressante et tendre, elle te ronronne dans le creux de l'oreille et toi, tu te laisses faire. C'est pas révolutionnaire comme chanson, tu n'en comprends pas bien le sens, t'en retiens juste quelques bribes qui te chatouillent le coeur, Ma petite ma douceur, je me souviens de tout, ces talons crève-coeur et l'odeur de ton cou, les trottoirs qui luisaient parce qu'il avait plu. Ça chante doux, l'écriture est belle, ça rappelle plein de trucs, Barbara, Ferré, mais ça a une existence propre, ça vit par soi-même, et le violoncelle derrière coule comme une rivière. Et puis tes yeux surtout et leur drôle de lueur, je me souviens de tout, la courbe de ton cul, ma petite, ma lueur... Il n'y a pas d'explication, en fait, quand une chanson nous touche, c'est parce qu'elle nous saisit là où il faut quand il faut et qu'un type ou une nénette, par une sorte de miracle, a trouvé les mots et la mélodie qui décrivent exactement l'état d'esprit dans lequel tu te trouves à cet instant précis. Il faisait presque nuit, et j'ai juré au ciel que t'étais pour ma vie une patrie nouvelle, je voulais tout apprendre, tes rires, ton drapeau, les marques sur ta peau. Alors tu éteins la radio et tu cherches la chanson sur le net et tu te la passes en boucle pendant toute la soirée. Et demain, tu achèteras le disque.

mercredi 13 avril 2011

La belle journée


Evette, 1999

D'abord en dépouillant ses mails du matin, il avait reçu de bonnes nouvelles d'une amie lointaine, il l'avait lue entre le café et la douche, il lui avait répondu vite fait parce qu'il était en retard, elle avait l'air heureuse. Il avait roulé vite dans le matin frais, la route était sèche et son moteur à deux cylindres disposés en V tournait comme une horloge. Au boulot, ça avait été une de ces journées merdiques où rien ne se passe comme prévu, mais tout le monde avait combattu l'énervement en racontant des conneries et le temps avait passé, tranquille, on ne s'en souviendrait pas. Il avait gratté un papier vengeur sur les buses de la police municipale qui passent l'essentiel de leur vie à faire chier le monde, ça l'avait détendu. Un autre sur un festival de rock, peut-être qu'il irait à un concert ou deux, il verrait. A midi, il était allé manger un sandouiche sur une terrasse, ça meulait un peu mais là, il était bien pour fumer et boire son Vittel-Pulco en regardant passer les gens. Et puis elle était passée en voiture dans la rue, elle lui avait fait des signes derrière son pare-brise, coucou, et elle s'était arrêtée. Ils étaient allés boire un café dans un autre bistrot, elle était belle comme le jour, t'as vu, j'ai fait une couleur, ça te plaît ? Oui, ça lui plaisait. Il était retourné au travail d'un pas lent, il avait acheté des clopes chez le buraliste qui vote Front national, c'était le seul ouvert entre midi et deux, et son regard fuyant de poule apeurée l'avait amusé. Il avait remonté la rue piétonne où se croisaient des grappes de lycéennes bruyantes et des fonctionnaires esseulés, qui mangeaient leur panini avec tristesse. Il avait poussé jusqu'au château, il n'était pas pressé, sur la pelouse, une gamine courait derrière un pigeon en riant, une vieille dame photographiait un arbuste en fleurs, un chauffeur de bus en chemisette attendait l'heure du départ. Il y avait dans l'air le goût sucré de l'espoir. C'était une belle journée, et il n'y en a pas tant.


samedi 9 avril 2011

Les gardes forestiers





Fiction#20

J'en chiais des ronds de chapeaux dans la côte qui aboutissait au croisement des deux grands chemins, je pensais à l'air réprobateur de ma diététicienne, je regrettais les fraises de la veille dans lesquelles mon fils m'avait imploré d'ajouter de la crème fraîche (à 15 %), allez, il avait dit, on met de la crème, depuis que t'es au régime, on mange plus que des haricots. Bon OK. J'avais cédé. Mais cette fois seulement. Et là, dans la côte (à 15 % aussi), je suais à grosses gouttes sous le cagnard d'un printemps étonnamment rayonnant, tandis que dans les frondaisons, un million d'oiseaux copulaient en chantant.

mardi 5 avril 2011

Moleskine#8

Un carnet, des tirages, et quelques souvenirs photographiques

dimanche 3 avril 2011

Le professeur



Il valait mieux que Saint-Etienne gagne. Et pour notre malheur, à cette époque déjà, ils ne gagnaient plus à chaque fois. Alors c'était radical, quand les Verts s'étaient pris une branlée le week-end, nous, en cours de français le lundi, on avait droit à une dictée carabinée avec des tas d'accords compliqués, du Flaubert, du Balzac et lui, le père Guichard, il se penchait sur nos copies pendant qu'on grattait, et il gueulait comme un putois pour un participe passé à l'envers ou une faute d'accord. Et le premier qui mouftait se retrouvait dans le couloir avec une beuglée. C'était comme ça, c'était en quatrième, collège Notre-Dame de Charlieu, à la fin des années 70.

vendredi 1 avril 2011

Les oiseaux



Chaque année quand fleurissaient les premières jonquilles et que l'air s'emplissait de l'odeur de l'herbe tendre, il les guettait. Ils nichaient tout en haut de la vieille maison, sous la pointe du toit, dans les interstices des pierres que le temps avait découverts. Alors le crépuscule rougeoyant résonnait de stridences incessantes et il observait, fasciné, le ballet des oiseaux en chasse. La multitude s'agitait au-dessus de sa tête, il en voyait qui disparaissaient sous son toit comme des passe-murailles, avions minuscules de chair et de plumes noires qui s'engouffraient, plus rapides que des balles, dans les trous des pierres où grandissaient leurs petits. Quand la nuit tombait, leurs cris cessaient et on n'entendait plus que le sifflement de leurs ailes qui cinglaient l'air comme des sabres.

vendredi 25 mars 2011

Dead Clément


Suis pas vraiment sentimental quand il s'agit des animaux, mais là, ben ça m'attriste : Michel Houellebecq vient d'annoncer la mort de son chien Clément sur Facebook. On s'y était habitué, à cet animal, à force de le voir traîner à côté de l'écrivain à la télé. Il avait dans l'attitude la joie qui semble manquer à son maître.


mardi 22 mars 2011

Dead Capello


C'est en apprenant leur mort que resurgissent parfois du néant les fantômes du passé. J'avais complètement zappé de ma mémoire le souvenir de maître Capello, qui vient de rendre, à 88 ans, son dernier souffle érudit dans une unité de soins palliatifs d'une maison médicalisée de la banlieue parisienne. Putain, maître Capello, les Jeux de 20 Heures ! Fallait quand même pas être difficile, à l'époque, pour se cogner des émissions où les stars étaient une espèce de vieux casse-couilles à cheval sur son dico, plus chiant que le pire prof du collège, et Jean-Pierre Descombes, sorte de beau-frère replet engoncé dans son costard de VRP ! Ben oui mais mon petit bonhomme, toi qui me lis du haut de tes trente balais et qui zappe aujourd'hui parmi 400 chaînes, tu me crois ou non, mais y'avait que ça à la télévision. Ça ou Roger Gicquel. Tu connais pas Roger Gicquel ? Bon, un autre jour, je t'expliquerai, y'a pas d'urgence.

Pooh pooh bee doo



Allez, essaie de sourire, bordel, tu vas pas rester là à traîner ta misère, regarde dehors, il fait un putain de soleil, un peu frais mais tu vas voir, la journée va être belle. Pense à autre chose, je sais pas, recentre-toi sur ton boulot, va te balader, bouge ton cul, fais rugir la Yamaha, va t'aérer sur les montagnes bleues, reste pas là comme un con avec tes idées fixes. Reste pas là complètement désaxé avec cette foutue chanson qui te tourne en boucle dans la tête au milieu du chaos, une chanson qui te dit que tu veux être aimée d'elle, et d'elle seule. Parce que ça va encore te tirer des larmes et tes amis vont encore se demander ce qui t'arrive.


jeudi 17 mars 2011

Le bar



C'est grand comme un parking souterrain et décoré à peu près pareil qu'un parking souterrain. C'est-à-dire sommairement. Mais ici, tu t'en branles de la déco, t'es pas dans un bar-lounge à la con mon pote, t'es dans le bar de Belfort. Le Bosphore, ça s'appelle. Juste à côté du juke-box, y'a un type, un vieux, qu'est toujours là assis à la même table à faire des grands moulinets avec les bras et à hocher la tête avec des airs concernés. Toute la sainte soirée, il parle tout seul à voix basse, des fois il se met en colère, des fois il sourit avec bienveillance, peut-être que le fantôme avec qui il discute lui a raconté une beude. Il soigne sa maladie neurodégénérative à grands coups de Ricard et c'est pas plus con, pour attendre la mort, que d'être cloîtré à la résidence des Feuilles d'automne entouré de légumes qui se pissent dessus.

dimanche 13 mars 2011

Se méfier des contrefaçons chinoises


Putains de Chinois. Toujours à nous inonder de contrefaçons. Ils ont déjà envahi le marché occidental avec leur faux foie gras et leurs faux Lacoste, leurs jeans Elvis et leur parfums Jean-Pierre Gaultier, ils sont capables de copier des fringues par millions de pièces le soir même des défilés à Paris, et voilà que maintenant, ils nous refourguent leurs faux gros seins. On verra néanmoins dans la vidéo qui suit que la méthode chinoise est entièrement mécanique, en vertu sûrement des grands principes de la médecine naturelle, et qu'elle ne nécessite ni charcutage cutané, ni produits chimiques non bio-dégradables de type siliconé. Bon, j'ai quelques lacunes en chinois, j'ai pas tout compris au commentaire, mais les bruitages sont assez parlants.

vendredi 11 mars 2011

L'hurluberlu



Alors comme ça, il y aurait 24 % des électeurs prêts à voter pour Narine, selon le dernier sondage Machin-Chose réalisé auprès d'un échantillon de Franquais super-représentatifs ? 24 %, ça nous fait quasi un quart des gens, ça. Un quart ! Mais nom de dieu, je vais plus oser sortir dans la rue ! Tu marches sur le trottoir, imagine, tous les quatre clampins, y'en à un qui vote Le Pen ! Un tous les quatre qui se dit, ouais, la grosse Narine, elle va me régler tous mes problèmes, le chômage, l'inflation, l'insécurité, le prix du gasoil, mon robinet qui coule et mes rhumatismes, juste en posant son cul à l'Elysée ? Un sur quatre qui estime sérieusement qu'elle et sa bande de fachos mondains, d'anciens tortionnaires d'Algérie, d'aristos fin de race nostalgiques de Versailles, de nez-de-boeuf marinés au Ricard, de bistrotiers rubiconds, de cougars rafistolées recuites au soleil de la Riviera, de vieillards séniles élevés au Maurras, de skins mal dégrossis, de cathos intégristes et d'anti-avortement, d'homophobes et d'antisémites, ont derrière leur regard torve et leur front bas des solutions pour sauver la France ? Un sur quatre qui pense ça ???

jeudi 10 mars 2011

L'éclusier


Aussi loin qu'il pouvait voir, au nord, le canal droit comme une flèche se fichait dans les brumes de l'un des derniers matins de l'hiver finissant. Il était perché comme une vigie sur le mur de soutènement de l'écluse, il avait enfilé sa gabardine d'un grossier cuir marron mais elle ne le protégeait pas du froid mordant. Il scrutait l'horizon, ne rencontrant dans son champ de vision qu'un paysage incertain d'arbres aux branches squelettiques, que la bise agitait par secousses désordonnées. L'aube était cristalline, qui tapissait la surface de l'eau immobile d'une couverture de coton s'étirant dans l'exact alignement du canal. L'éclusier regarda sa montre : la péniche avait du retard.