Le type en vélo tournait autour de ma moto par petits cercles concentriques. Il avait une bonne tête, barbe d'une semaine, le regard doux, un vélo tout pourri datant d'une autre époque, avec une garde-boue en fer blanc tordu qui frottait légèrement sur la roue avant. Moi, j'arrivais juste, le casque à la main, je m'apprêtais à rentrer. J'avais passé deux petites heures avec S., on était allés manger japonais et boire un café en terrasse. Il avait fait beau, un vrai miracle, car ça faisait bien un mois qu'on se les gelait ferme et qu'il flottait. Ça nous a fait comme des vacances ces deux petites heures, avait dit S., et c'est vrai qu'elles avaient été précieuses, on ne se voyait pas beaucoup en ce moment, elle avait un boulot dingue. Entre le restaurant et le café, on s'était arrêtés à la parfumerie, il fallait qu'elle achète du vernis à ongles d'un rose mate qui reproduisait presque exactement la couleur de ses lèvres quand elles n'étaient pas maquillées. Pendant qu'elle furetait entre les rayons, j'avais respiré quelques essences de Guerlain, quelle merveille quand même, un vendeur efféminé m'avait abordé, je peux vous aider, non, j'attends mon amie. Je détestais qu'on m'emmerde dans les magasins. J'avais dit à S., je t'attends dehors et dans la rue, j'étais tombé sur une lointaine connaissance, un casse-couilles notoire qui faisait vaguement de la politique. Il m'avait serré la main comme s'il retrouvait un vieux pote d'enfance et il a gueulé on va gagner le 6 mai ! Oui oui, on va gagner, j'ai dit, même si je n'en étais pas tout à fait convaincu, mais je ne tenais pas à ouvrir un débat en pleine rue, encore moins avec lui. Il s'est tiré comme S. sortait de la parfumerie, on s'est installés à la terrasse d'un café, il faisait bon. Elle avait changé de lunettes, elles étaient légèrement échancrées dans un style un peu rétro, elles lui allaient à merveille, elles illuminaient son regard mieux que ne le faisaient ses précédentes lunettes rectangulaires qui lui durcissaient le visage. Tant mieux si tu aimes, elle dit. On a parlé des vacances, rien n'était encore bien précis, mais au moins ça nous faisait ensemble le début d'un projet, nous en manquions un peu ces temps-ci, quand les jours passaient les uns après les autres dans cette espèce d'urgence routinière. Nous irions peut-être à P., ou ailleurs, peu importe, je voulais passer du temps avec elle. Et puis elle s'était levée, tu me raccompagnes à ma voiture, faut que je retourne au boulot. Oui, je te raccompagne. J'adorais la raccompagner.
Elle vous plait ma moto, j'ai demandé au gars sur son vélo. Il s'est arrêté de pédaler, a mis un pied à terre, a eu un drôle d'air. Il ne pipait pas un mot de français. Yes, il a dit, avec à peu près le même accent que le mien quand, par obligation uniquement, je dois bredouiller quatre mots en angliche. Trioumfe, great ! Manifestement, il n'avait pas souvent vu de Triumph et la mienne suscitait tout son intérêt. En baragouinant un peu, j'ai fini par comprendre qu'il avait lui-même une moto comme la mienne, mais de marque japonaise, une Honda Varadero, une bécane certes solide mais qui avait autant de grâce qu'un cheval de trait. Surtout, la sienne n'avait que deux cylindres quand j'en possédais trois, qui me procuraient sur la route des sensations assez proches de l'étreinte amoureuse. Le gars était Slovaque, j'ai compris qu'il était routier et qu'il faisait des aller-retour entre l'usine automobile qui se trouvait ici et celle située dans sa ville. Pendant ses pauses, il sortait un vélo de son camion et il allait faire un tour pour se dégourdir les guiboles. Je lui aurais bien proposé d'aller prendre un verre, on aurait parlé moto, mais d'évidence, il nous manquait des mots en commun pour tenir une conversation intelligible. Il m'a regardé démarrer, m'a fait un signe de la main. J'ai pensé que demain il rentrerait chez lui en Slovaquie, que le monde était une toute petite planète. J'ai pensé aux 30, 35 % réalisés ici par le Front national, je me suis dit que notre pays se recroquevillait sur lui-même alors qu'il devrait plutôt s'ouvrir, que c'était inéluctable et sain. Mais j'en avais marre de penser à la politique, j'avais atteint mon point de saturation.
Je suis rentré en laissant la moto glisser comme un serpent sur le macadam. Comme il faisait beau, les voisins donnaient un concert symphonique de tondeuses, qui énervaient leurs chiens qui aboyaient. Habiter la campagne pour être tranquille, mon cul. Derrière un tondeuse sur trois, il y avait un mec qui avait voté FN dimanche. Mon bled était plein de chasseurs et d'alcooliques, souvent les mêmes d'ailleurs. Je n'y avais aucune sorte de relation, à l'exception d'une voisine ravagée qu'il m'est arrivé de ramasser ivre morte dans un fossé. Le fossé de la France profonde. Je me demandais s'il était normal que les alcooliques aient le droit de vote. S'ils sont dangereux sur la route, ils peuvent tout autant l'être dans un isoloir. Je me suis souvenu de ce qu'a dit J., qui habite pas loin dans un bled comme le mien : que le vote FN était celui de la misère morale. De l'inculture crasse, de la France de TF1 et des jeux à gratter, de la médiocrité assumée et du supermarché pour toute sortie culturelle. Ça m'a énervé, en fait, les tondeuses, les bas-du-front et leurs chiens. Je me suis dit que j'allais ajouter mon vacarme personnel au bordel ambiant, pas de raison de me laisser emmerder par des voisins autoportés d'extrême-droite sans répliquer. J'ai empoigné une disqueuse et j'ai entrepris de découper le vieux portique qui rouillait au fond du jardin.
Il y avait belle lurette que M. ne faisait plus de balançoire. Mon fils n'allait pas tarder à me dépasser et à devoir se raser, il passait maintenant le plus clair de son temps avec des potes à glandouiller à vélo. De toute façon, le portique était rongé par la rouille, un siège de balançoire était cassé, les cordes avaient pourri. J'ai fait un solo de disqueuse d'environ une demi-heure, transformant le portique en un tas assez contemporain de tubes verts et rouges enchevêtrés. Il n'y avait maintenant plus rien à son emplacement, juste la pelouse et la haie derrière, et cette disparition faisait tout drôle dans mon champ de vision. J'ai repensé au jour où je l'avais installé, ce portique, je croyais encore, alors, en l'hypothèse d'un bonheur familial et domestique. J'avais monté un petit banc en pierre juste à côté, planté un arbre pour l'ombre. Le banc était aujourd'hui recouvert de mousse humide et l'arbre avait crevé. Je n'étais pas fait pour le domestique, G. s'était tirée, j'étais sûrement invivable mais elle aussi. Après j'ai acheté un lapin. Je m'entends bien avec lui. Là, il trottine dans son enclos. Le jour tombe, il recommence à faire froid, les tondeuses se sont tues, un chien aboie encore, pour la forme. Demain, la météo annonce de la pluie.
















